Sauter dans le vide
À la veille du grand saut ...
Dans quelques jours s’ouvrira mon premier solo show. Ma première exposition à moi toute seule.
Ça fait quinze ans que je suis artiste. Quinze ans que je travaille, que j’expose, que je peins, que je vends. Quinze ans que j’essaye de faire mon trou dans un milieu très compliqué. Un milieu que je connaissais très mal, que je connais toujours très mal, parce que je n’ai pas les codes, parce que je n’ai pas fait la bonne école, parce que je ne viens pas forcément du bon milieu, parce que je ne connais pas les bonnes personnes.
Il y a un peu plus de quatre ans, on m’a diagnostiqué une tumeur au cerveau. Et puis on m’a opérée.
Une fois qu’elle a été retirée, j’ai découvert qu’elle avait laissé un souvenir indélébile. Depuis, je ne sens plus. Je n’ai plus d’odorat. J’ai perdu un sens entier et une très grande partie de mon goût. Je ne mange plus pareil. Je ne respire plus pareil. Je ne ressens plus pareil.
Ce passage a marqué un tournant profond dans ma carrière. J’ai changé, dans ma pratique et dans ce que j’essaye de dire. Paradoxalement, je crois qu’avant la tumeur, je ne savais pas bien articuler ce que j’essayais de raconter avec mon art.
Alors en 2022, j’ai décidé de faire le grand plongeon. La peinture, pour toujours, pour toute ma vie, tout le temps. J’ai arrêté de dire que mon autre métier, c’était mon activité principale. Je suis devenue artiste. Maintenant, quand on me demande ce que je fais dans la vie, à l’épicerie, à la caisse du supermarché, dans la salle d’attente du médecin, je réponds : je suis artiste.
Et c’est un soulagement immense de ne plus avoir à faire semblant. De ne plus avoir à m’expliquer, à me justifier.
Oui, parfois j’ai un travail alimentaire. Oui, artiste, ça ne suffit pas à payer les factures. Oui, il y a des mois difficiles. Oui, il y a des moments où je ne peux pas me consacrer à temps plein à la peinture parce qu’il faut bien remplir le frigo, payer le loyer et acheter des jouets pour mon fils. C’est comme ça. C’est la réalité.
Mais pour rien au monde je ne reviendrais en arrière.
Ce n’est pas que j’ai aimé traverser ces épreuves. Mais sans elles, je ne serais pas là aujourd’hui, à la veille de mon tout premier solo show.
Parfois je rêve en grand. En très, très grand. Je me demande si un jour je serai satisfaite de l’endroit où je serai arrivée dans ma carrière. Est-ce qu’il y a un moment où on se sent arrivée ? Je ne suis pas sûre. La moi d’il y a cinq ans considérerait certainement qu’aujourd’hui, j’y suis. Et pourtant, je sens bien qu’il me reste encore tellement à parcourir. Tellement à explorer.
Beaucoup de choses ont avancé. Moi, j’ai changé. Mais le chemin est encore tellement long.
Parfois je suis un peu découragée de ne jamais me sentir à la hauteur. Et puis à chaque fois, je reprends mon courage à deux mains et je me remets au travail.
Depuis trois ans, j’en ai rencontré, des artistes. C’est full vertige parfois de se demander si on a tous notre place. Bien sûr, on est tous différents, on raconte tous quelque chose qui nous est propre. Mais bon, soyons sérieux : je ne crois pas qu’il puisse y avoir trop de boulangers, trop d’infirmières. Mais est-ce qu’il y a trop d’artistes ? (Je ne sais pas si cette question est très intéressante, en fait.)
Ce qui est sûr, c’est qu’à la veille de cette exposition, j’ai la trouille.
J’ai un peu peur du regard des gens sur mon travail, même si les années d’entraînement aident pour ça. J’ai peur de ne pas vendre, il faut pas se mentir : j’ai investi dans cette exposition, et tout ça se fait aussi parce que j’ai besoin de gagner ma vie. J’ai peur de ne pas intéresser. J’ai peur de ne pas rencontrer les bonnes personnes.
Finalement, je passe ma vie à avoir peur.
Mais par-dessus tout, j’espère. J’espère que la moi dans cinq ans appréciera tout le travail accompli. Qu’elle sera un peu plus indulgente pour les choix que je n’ai pas faits, les chemins que je n’ai pas empruntés. J’espère qu’elle sera capable de se dire que tout ça est arrivé pour une raison.
J’espère avoir un peu de lucidité.
J’espère ne rien regretter.
Alors voilà. La semaine prochaine, c’est ma première exposition personnelle. La moi d’il y a cinq ans m’aurait dit que c’était une étape fondamentale, que si j’obtenais ça, alors ça y est, j’aurais réussi. Mais en réalité, une exposition personnelle, c’est fantastique.
Et ce n’est qu’une étape sur le chemin.
Cartographies sensibles, du 27 au 29 mars, Paris 15e


Félicitations !
La toi d’il y a 5 ans a vécu tellement de choses et malgré tout, elle a osé se lancer, elle est sacrément fière de toi ♥️! Je ne sais pas si un jour, on se sent « arrivée » mais dans un métier comme le tien, il me semble que le mouvement, les envies sont des bonnes conditions pour avancer encore. Je te souhaite le meilleur et plus encore !