Quatre ans sans parfum
C’était il y a quatre ans. Ça aurait aussi bien pu être il y a un siècle, ou hier. C’est étrange comme certaines blessures ne bougent absolument pas.
Ça fait des jours et des mois que j’essaie d’écrire. J’ai commencé des textes, dit énormément de choses à mon papier, mais voilà, je n’y arrive pas. Parce que ça fait quatre ans. Parce que c’est trop douloureux d’y penser. Parce que naïvement, je pensais qu’avec les années ça deviendrait plus facile et que c’est exactement l’inverse.
À force de ne pas en parler, de faire semblant, d’afficher un sourire quand on en parle pour ne pas laisser voir que ça me peine.
Ça fait quatre ans que les fleurs n’ont plus de parfum, que mon amoureux n’a plus de parfum, que les aliments n’ont plus de saveurs.
Alors je sale et je sucre et je grossis et je mets ma santé en danger et je le sais et je continue parce que je suis tellement anesthésiée que j’ai besoin de ça. J’ai besoin de ressentir ça, j’ai besoin de ces sensations-là. Alors s’il me faut deux fois plus de sucre, eh bien je prendrai deux fois plus de sucre.
J’essaie de prendre ma plume, j’essaie d’être poète, j’essaie d’être noble, de passer au-dessus, de conceptualiser quelque chose, d’écrire de belles phrases pour ne rien laisser voir de ma peine.
La vérité, c’est que je ne suis au-dessus de rien. Je suis en pleine tempête et cette tempête dure depuis quatre ans.
C’était il y a quatre ans. Ça aurait aussi bien pu être il y a un siècle, ou hier. C’est étrange comme certaines blessures ne bougent absolument pas.
Il y a quatre ans aujourd’hui, on m’opérait pour une tumeur au cerveau.
Il y a quatre ans aujourd’hui, je sentais le parfum des fleurs pour la dernière fois. Je sentais la peau de mon amoureux, je goûtais la saveur d’un fruit.
Il y a quatre ans aujourd’hui, je m’endormais sans savoir ce que j’allais perdre pendant mon sommeil.
Quatre ans, ce n’est pas grand-chose. C’est assez peu pour qu’il y ait encore des gens qui me demandent si ça revient. Et quatre ans, c’est beaucoup aussi, parce qu’il y a désormais beaucoup de gens qui ne savent même pas que je vis ça.
Quatre ans avec un odorat absent et un goût extrêmement altéré. À me sentir un petit peu diminuée quand même. Même quand on fait bonne figure, même quand on veut être courageuse, même quand on relativise à mort et qu’on se dit que la vie continue, il y a quand même beaucoup de moments où ça manque. Beaucoup de moments de peine.
Des gens qui vous tendent une boîte de thé en disant « tiens, comme ça sent bon ». Des gens qui regardent votre bébé en disant « je crois qu’il a besoin d’être changé » et vous êtes incapable de le savoir. Des gens qui parfois vous disent « je pense que tu devrais prendre une douche ».
Et la honte. La honte de ne pas sentir son propre corps. La peine, le chagrin de ne plus savoir ce que sent mon amoureux. De mettre mon nez dans son cou, et rien. De manger un plat et tout est fade. Comme anesthésiée. Finalement, tellement de choses que je ne ressens plus.
À force, on oublie. À force, on voudrait nous faire croire que le cerveau compense, mais rien du tout.
Quatre ans sans un seul parfum agréable. C’est rien du tout.
C’est une vie pourtant.
Quatre ans que plus rien n’est pareil. Et même si on vit, même si on continue à avancer, même si je ne suis pas brisée, quatre ans que ça m’a quand même sérieusement abîmée. Ça questionne mon identité en tant que femme, en tant qu’artiste.
Parfois, je me dis que j’en parle pas assez. Que trop de gens voient mon travail sans savoir qu’à la racine de tout ça, il y a la perte, le chagrin, l’absence.
C’est ironique, n’est-ce pas ? Voyez mon travail coloré et joyeux. On pourrait se dire que c’est une célébration. Peut-être. C’est tellement plus que ça. Une célébration du chagrin.
Il y a tellement de choses à lire dans les sous-textes.
Je ne voudrais pas vous faire croire que je suis malheureuse, ni plus ni moins que n’importe qui d’autre sur cette terre. Mais je ne veux pas non plus laisser croire à ce miroir aux alouettes que représentent les réseaux sociaux, avec leur vitrine trop parfaite, leur fenêtre trop étroite sur nos vies.
Chaque peinture, chaque moment de création, c’est pour moi une tentative de me reconnecter à ce monde qui s’est éloigné. Je vis les choses à travers un miroir maintenant. Tellement de détails qui m’échappent.
Derrière chacune de mes peintures, il y a ça aussi : ce miroir, cette fenêtre à travers laquelle j’essaie de voir ce qui est encore beau dans notre monde.
J’en ai perdu, des souvenirs. J’en ai perdu, des sensations. Il y a des jours où je ne me sens pas entière. Des jours de regrets profonds.
Est-ce qu’on a le droit de porter ses blessures aussi près de la surface ? Est-ce qu’il n’y a pas une impudeur terrible à dire exactement à quel point ça fait mal ?
Tout ça, c’est tellement plus facile de le dissimuler. Tellement plus facile de prétendre que c’est pas si grave. De le garder enfoui très, très loin en moi. De me dissocier de mon propre corps aussi.
Il y a des jours où je voudrais pouvoir révéler toute ma vérité. Montrer à quel point je suis écorchée. Mais je ne veux pas être si vulnérable.
Alors j’écris. Alors je peins.
Et je me souviens.


Tellement touchant !