Le temps d'une éternité
Ils partaient toujours les valises trop pleines,
l’aube éteinte
le regard déjà ailleurs
passeurs d’horizon,
portant le monde comme une évidence
ils m’ont trainé dans leur course folle,
et moi le cœur au seuil de la porte, les pieds lourds
je regardais autour de moi,
lire le ciel avant de lever l’ancre et nommer les étoiles avant de les suivre
je n’ai pas hérité de ces semelles de vent,
ces voyageurs audacieux aux yeux grands ouverts
m’ont appris l’émerveillement comme une boussole
ils marchaient vers l’ailleurs
mais moi je m’y suis perdue
voyageuse timide aux ailes dentelle
j’inscris mes pas dans les leurs
traçant la géographie de mon âme
carte sensible des creux et des vallées,
des rives déchiquetées et des ciels infinis qui s’étendent au-dessus de moi
traversant les tempêtes, le silence des étoiles,
le soleil étincelant jusqu’à la lune rassurante
brossant le portrait foisonnant et infini de ce monde mystérieux qui s’échappe
je reviens à mes racines
à la source qui m’attache à la vie
d’où je viens, où j’appartiens
ces promenades lentes dessinent autour de la terre
le voyage qui nous ramène à nous-mêmes
j’ai marché sur des terres que je ne connaissais pas
des sols ocres des routes blanches des rivages azurs
j’ai dormi dans des chambres oubliées
entendu des langues qui glissaient sur moi sans entrer et partout
la même question tambourinait
ce bloc pèse et protège
construit des murs des routes des ponts et ravine ma mémoire
l’avalanche libère de nouveaux reliefs et taille dans ses facettes des jardins d’émeraude
la flamme rose du saphir qui fait vibrer chacun de mes pas
cherchant dans l’obscurité
la main reconnaît ce que les yeux ne voient pas
la peau sait ce que l’esprit oublie
les genoux sur la terre humide la gorge serrée
ce poids dans la poitrine qui n’a pas de nom
sous ma paume l’écorce froide le grain du monde
dans les replis de la roche,
ombre compacte et silencieuse elle ne sait pas qui elle est,
attend dans le noir pour dérouler sa litanie précieuse
syllabes à la texture de pierres douces et froides réchauffées contre le corps
plongées imaginaires dans les abysses limpides
vert des forêts englouties et scintillement des larmes
rivières de pierre, chapelet de diamants qui glisse entre mes doigts sage et obéissant,
lisse et froid et pourtant brûlant la peau de ma main
cailloux que l’on ramasse sur le bord du chemin,
galet noir d’un rivage perdu
coquillage du bout du monde,
poussière rouge collée aux talons,
rien de précieux tout nécessaire
petit poucet aux poches trop pleines
je ramasse encore, de peur de ne plus retrouver le chemin
ces fragments que je collectionne ne brillent pas
ils ont la forme de ce que j’ai traversé
tiennent dans le creux de la main
leur poids doux est une amarre
je deviens une malle au trésor
remplie de voyages de recherches de questions
tous ces souvenirs enfilés un par un sur ce collier
une plongée intime jusqu’au plus profond de soi
j’ai vu passer le monde dans leur regard silencieux
sans un geste, voyager dans ce territoire aux frontières effacées,
légère de trop de bagages,
aussi vaste que les continents parcourus par ceux qui m’ont précédée
d’un mot, ces instants suspendus seront l’empreinte de notre passage
ils me font plonger dans le cœur du volcan, chaudron infernal de sentiments,
d’une pierre on fait un joyau, l’âme polie par une vague inlassable
petite ouvrière dans l’usine du silence
ce qui sort est un miracle
les trésors nés à l’abri des regards dans les replis
dans la douceur, dans la peur
dans la nuit et l’espoir que le jour revienne toujours
saisir le fragment de beauté
cette seconde de perfection entre arêtes trop vives et rebords émoussés
le temps d’une éternité figer le monde et choisir d’y résider
les volutes opaques dévoilées dans la lumière
chaque paillette chaque grain de poussière murmure son histoire
quand le cœur se soulève
que les mots se perdent
le prisme d’un diamant noirci pointe vers ce territoire étrange où je me perds
cet espace infini où je me cache
et puis le silence après l’avalanche qui résonne de tout ce qui précède
les rayons s’infiltrent dans les brèches
je ne compte plus les jours sans date
les heures sans aiguilles et les saisons qui reviennent sans prévenir
je cherche le chemin à mesure qu’il s’efface
les frontières de moi sont des lignes de craie sous la pluie
mon territoire instable où je reviens sans cesse
creuser le même sillon
retrouver les mêmes choses sous d’autres visages
tout recommence
différent
identique
la terre tremble et je reste debout
dérivant au creux de moi
qui je suis et où je vais
une archéologie de la douceur des recoins tendres et des cicatrices cousues d’or
le souffle chantant du papier à la surface effleurée
fragments contrastés une beauté sans territoire
dans le feu de la lumière
cette main tendue, phare qui me ramène au port
mille repères épinglés sur la mappemonde d’une vie
et enfin revenir poser ce que l’on a porté
se reconnaître à peine
comprendre que le voyage était là depuis le début
la quête d’un trésor : sa propre vérité
j’inscris mes pas dans les tiens
et dans ce geste le chemin vers tous les mystères que je ne peux nommer
Cécile Rousseau

