2 mm² de peau
Ça fait quatre ans que je ne sens plus rien, ça fait quatre ans que je n’ai plus de goût. Ça fait quatre ans que j’ai perdu un sens.
Quatre ans à oublier le goût du chocolat, le parfum des fleurs, la peau de mon amoureux. Depuis, un petit bébé est arrivé dans ma vie et je ne connais pas son parfum. Je presse mon nez contre ses cheveux, contre son cou dodu, contre sa peau de nouveau-né, et il n’y a rien. Juste le vide. Juste l’absence de ce qui devrait être là, de ce que toutes les mères connaissent, de ce lien invisible et animal qui passe par l’odeur.
À serrer plus fort, à essayer de retrouver ces sensations. À perdre la mémoire, pour me souvenir de quelque chose qui s’est complètement effacé. Les souvenirs olfactifs s’estompent plus vite qu’on ne le croit. Le parfum de ma grand-mère, l’odeur de la pluie sur l’asphalte chaud, celle du pain qui sort du four – tout ça se dissout lentement, comme de l’encre dans l’eau.
Paradoxalement, c’est bien plus dur aujourd’hui que quand ça faisait une semaine.
Au début, il y avait encore l’espoir. L’espoir que ça revienne, que le cerveau se répare, que les nerfs se reconnectent. Les médecins parlaient de temps, de patience, de cas exceptionnels. Maintenant, il n’y a plus d’espoir. Il n’y a plus que l’acceptation, et l’acceptation, c’est pire que l’attente.
Le manque creuse un sillon de plus en plus profond en moi. Des micro-blessures. Une torture lente, insidieuse, à peine visible. Le genre de souffrance que personne ne voit, que personne ne comprend vraiment. “Au moins, c’est pas la vue”, me dit-on. “Au moins, tu peux encore manger.” Comme si la hiérarchie des sens rendait ma perte moins légitime.
C’est une petite griffure au début. Innocente, à peine sentie. Un rien du tout.
Un tout petit bout de peau sur lequel l’ongle passe encore et encore. Il gratte, il frotte, il vient chercher le moindre repli, il s’accroche. Il espère qu’à force, la peau deviendra plus dure, que la corne viendra s’installer sur ce petit bout, protéger, retirer toutes les sensations. Anesthésier infiniment, que plus rien ne pourra l’atteindre.
Qu’à force de gratter encore et encore, toujours le même endroit, quelque chose viendra enfin protéger ce tout petit bout de peau qui, au début, n’avait l’air de rien et qui, après des années, les agressions mille fois répétées, finit par devenir une obsession. Une fixation. Un point focal pour toute la douleur qui n’a pas de lieu où se poser.
Pour l’instant, non. Pour l’instant, ça reste un endroit trop exposé. Un endroit sur lequel je ne peux pas m’empêcher d’appuyer, de gratter, de planter des pointes. N’importe quoi pour ressentir, pour me souvenir. Parce qu’avoir mal, finalement, c’est mieux que de ne rien sentir.
C’est mieux que cette anesthésie générale de l’existence. C’est mieux que de vivre dans un monde aseptisé, vidé de ses dimensions invisibles. Au moins, la douleur, c’est quelque chose. Au moins, ça me rappelle que je suis vivante, que mon corps existe encore, même s’il est incomplet.
Alors je continue. J’y pense, j’y pense encore et encore. Je tripote ce tout petit morceau de peau qui n’avait l’air de rien au début et qui, petit à petit, me rappelle tout ce que j’ai perdu.
Sur ces 2 mm² de peau, j’ai concentré tout ce que j’aurais voulu garder. Tout ce qui m’a échappé. Toutes mes peines, toutes mes douleurs, toutes ces cicatrices qui me barrent le corps. C’est là que je mets tout ce que je ne peux pas dire à voix haute. Tout ce qui reste coincé dans ma gorge quand on me demande “comment tu vas ?” et que je réponds “ça va”.
Elle reste là, cette toute petite cicatrice que personne ne voit. Cet endroit torture. Ce petit recoin de peau, ce repli dans lequel je cache tout ce que je n’arrive pas à dire. Tout ce qui n’arrive pas à sortir.
Tout ce qui reste prisonnier parce que dire la vérité – dire que quatre ans plus tard, je ne vais pas mieux, que je vais peut-être même plus mal – c’est trop. C’est trop pour moi, c’est trop pour les autres. Alors je plante mon ongle dans ce petit bout de peau et je fais semblant que tout va bien.

